MULTIPOTENTIALITÉ

Qu’est-ce que tu veux faire quand tu seras grande?

Une phrase qui paraît bien anodine, mais qui peut être lourde à porter pour une personne telle que moi.

J’ai eu un parcours scolaire tout sauf linéaire; des arts plastiques au counseling de carrière, je suis passée par l’étude des langues et la psychoéducation. Mes intérêts sont tout aussi variés: horticulture, agriculture urbaine, éducation féline et canine, peinture acrylique, artisanat… Je me suis toujours demandé comment je pourrais me restreindre à un seul rôle, à une spécialisation.

Lorsque j’explore un intérêt, je peux m’y perdre durant des heures, j’adore apprendre et acquérir de nouvelles compétences. Par contre, lorsque je commence à maîtriser le sujet, l’ennui se pointe le bout du nez et j’ai une envie presque irrépressible de passer à autre chose… Et hop! Le cycle recommence.

Je me suis longtemps demandé si quelque chose ne tournait pas rond chez moi, pourquoi tant de personnes peuvent dévouer leur vie à une vocation précise alors que je n’arrive pas à tenir en place… Peut-être vous reconnaissez-vous dans cette description? Si c’est le cas, rassurez-vous: Vous n’êtes pas seul.e. Vous êtes probablement un.e multipotentialiste.

Multi-quoi…?

Dans son TED Talk et son livre, How To Be Everything, Emilie Wapnick raconte son parcours atypique durant lequel elle répète le même schéma : elle s’intéresse à un sujet, elle s’y plonge, puis elle s’ennuie après un certain temps, ce qui la pousse à s’intéresser à un autre sujet complètement différent. Familier? Pour moi, ce l’est!

Wapnick oppose les multipotentialistes aux spécialistes. Alors que les spécialistes se passionnent pour un sujet et qu’ils peuvent y dévouer leur carrière, les multipotentialistes ne peuvent se contenter d’un créneau spécifique. Malheureusement, ces personnes sont souvent laissées pour compte, car notre société valorise l’idée de choisir une profession très tôt dans la vie. Cela peut les amener à se sentir isolé.e.s et incompris.e.s.


Un peu de théorie

Wapnick avance que trois composantes doivent se retrouver dans le plan de carrière des multipotentialistes afin d’arriver au bien-être tant recherché:

  1. L’argent : nous en avons besoin pour répondre à nos besoins de base. Il nous permet ensuite d’acquérir l’autonomie et la flexibilité par rapport aux choix de vie. Il est essentiel, mais non suffisant; l’argent en soi ne fait pas le bonheur!
  2. Le sens : être utile, avoir du plaisir, vivre le flow, s’immerger complètement dans la tâche… le sens permet d’avancer malgré les obstacles et les difficultés de la vie personnelle et professionnelle. Pour vous aider à trouver ce qui donne sens à votre vie, je vous invite à revoir toutes les activités que vous faites par pur plaisir et parce qu’elles vous donnent un sentiment d’utilité, car cela donne une idée plus claire de ce qui vous motive réellement.
  3. La variété : les théories du développement de carrière peuvent ne pas reconnaître que la variété peut être essentielle pour certains, particulièrement pour les multipotentialistes! Ce besoin de variété est différent pour chacun.e; elle peut se retrouver dans un seul emploi comme dans plusieurs emplois exercés simultanément ou l’un après l’autre.


Wapnick propose donc quatre modèles de carrière dans lesquels on peut retrouver l’argent, le sens et la variété sous différentes formes :

Le modèle classique (Einstein) : ce projet professionnel combine un emploi à temps plein et des projets personnels qui apportent l’argent, le sens et la variété nécessaires. Le défi particulier est que l’emploi principal soit satisfaisant sur le plan financier et assez intéressant pour s’y consacrer à temps plein. Bien que ce type de conciliation soit plus atteignable, elle valorise la stabilité et la sécurité. Or, les multipotentialistes ne sont pas tous friands de la routine! C’est donc dire que si la routine draine votre énergie, ce n’est probablement pas le bon modèle pour vous

Le modèle holistique (Group Hug) : un seul emploi qui permet de « porter plusieurs chapeaux », que ce soit à titre de salarié.e ou d’entrepreneur.e. Le défi est de trouver un projet viable financièrement porteur de sens et varié.

Les secteurs pluridisciplinaires sont d’excellentes pistes pour construire ce type de projet, par exemple l’art-thérapie ou encore le design de jeux éducatifs, qui nécessitent de faire des liens entre plusieurs sujets! De plus, les PME et les organismes à but non lucratif sont des milieux plus ouverts à la variété des tâches dans un même poste.

Le modèle simultané : plusieurs emplois à temps partiel composent ce projet professionnel, et chacun d’entre eux peut apporter assez d’argent, de sens et de variété pour atteindre la satisfaction. Ici, le défi est d’arriver à concilier ces emplois et la vie personnelle.

Ce type de projet professionnel peut être particulièrement intéressant pour les personnes qui aiment baigner dans des milieux variés. Ce modèle permet aussi d’occuper des postes aux tâches spécifiques; c’est dans le nombre d’emplois qu’on retrouve la variété!

Le modèle séquentiel (Phoenix) : ce projet est à l’opposé du modèle simultané puisqu’ici, on acquiert la variété à travers le temps en occupant un emploi après l’autre. Le défi de ce projet est introspectif; apprendre à reconnaître quand c’est le moment de faire la transition vers un autre emploi, voire changer de carrière. Explorer les possibilités avant de faire le changement, faire du réseautage et du bénévolat, se former continuellement et mettre l’accent sur vos compétences transférables sont des stratégies pertinentes pour avoir du succès dans vos transitions professionnelles.

En route vers l’acceptation de soi

Emilie Wapnick constate que beaucoup de personnes multipotentialistes sont aux prises avec la culpabilité et la honte de ne pas être en mesure de choisir un domaine d’emploi spécifique. De plus, elles peuvent se sentir inconfortables avec le fait de redevenir novices à chaque changement de projet, d’emploi ou de carrière. Ces émotions sont souvent validées par la pression sociale, car les recruteur.e.s priorisent habituellement les années d’expérience plutôt que les compétences transférables; on peut le voir dans la plupart des offres d’emploi. C’est pourquoi le syndrome de l’imposteur est fréquent chez les multipotentialistes : malgré leurs compétences, leur parcours atypique les fait douter de leurs réelles capacités.

À ce titre, la première suggestion faite par l’auteure est de faire votre coming out et de proclamer haut et fort votre multipotentialité, car cela permet de gagner en confiance et de faire rayonner votre parcours et toutes ces compétences qui en découlent! De plus, sachez que vous n’êtes pas seul.e.s, car de plus en plus de personnes se reconnaissent comme multipotentialistes grâce au travail de sensibilisation de plusieurs intervenant.e.s et auteur.e.s.

Finalement, peu importe le modèle de carrière qu’on souhaite adopter, le secret est d’accepter qui on est, qu’on soit multipotentialiste ou non. L’acceptation de soi apporte une vie plus heureuse et authentique!


Par Sabrina Gendron-Fontaine, conseillère en développement de carrière chez Travail Sans Frontières.

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